Un portrait de Jane Austen, David Cecil

Publié le par LadyRomance

Un portrait de Jane Austen, David Cecil

Biographie ubliée en 2009 aux Editions Payot & Ribages, 386 pages.

Si les romans de Jane Austen (1775-1817) sont encore très lus - et très "vus" quand ils sont portés à l'écran - on ignore généralement tout de cette fille de pasteur qui a grandi dans une famille nombreuse issue de la gentry et qui, demeurée célibataire, a toujours vécu avec sa mère et sa soeur Cassandra. Elle écrivait très discrètement sur un coin de bureau et son premier roman publié, Raisons et Sentiments, ne l'a été qu'en 1811, signé d' "une dame" parce qu'elle ne cherchait pas la célébrité.

"Cette jeune dame, écrit pourtant Walter Scott, a le don le plus extraordinaire qu'il m'ait été donné de rencontrer pour décrire les relations, les émotions et les personnages de la vie ordinaire." Car pour comprendre le génie de Jane Austen il faut se souvenir qu'elle est fille de l'Angleterre de la fin du XVIIIe siècle : elle a gouverné son existence et sa plume en conciliant précisément la raison et les sentiments selon un solide bon sens épicé d'un humour à toute épreuve.

David Cecil a publié en 1978 ce portrait littéraire considéré aujourd'hui comme un classique. Il replace admirablement son personnage dans son époque et reprend de larges extraits de sa correspondance, presque inédite en français. Renonçant à toute lourdeur universitaire au profit de la sensibilité et du plaisir, il fait de cette biographie subtile et amusée un vrai roman ... à la Jane Austen.

mon avis

Un portrait de Jane Austen est une biographie consciencieuse et détaillée autant que cela puisse être possible concernant Jane Austen lorsque l'on sait qu'elle souhaitait garder l'anonymat et que beaucoup des documents qui auraient pu nous éclairer sur elle ont été détruits par soucis de préserver sa vie privée. Néanmoins, je ne m'attendais pas de ce fait à ce que cette biographie soit bien plus complète que ce que je pouvais m'imaginer et que j'y apprendrait un scoop - oui... oui... un coop pour moi, en tout cas - concernant les amours de Jane Austen que vous trouverez plus bas.

La biographie est contruite en trois parties. La première est consacrée aux trois premières décennies de la vie de Jane Austen à Steventon autour de sa famille, la description du milieu social dans lequel elle évoluait à l'époque, ses habitudes et ses activités, puis son départ à Bath et enfin à Southampton. La seconde partie est marquée par l'arrivée de Jane Austen à Chawton à l'âge de 34 ans où elle va se consacrer durant sept ans à l'accomplissement de sa passion en écrivant les romans que nous lui connaissons. La dernière partie évoque sa célébrité, sa fin de vie accélérée par une maladie soudaine et ce que deviendront les membres de sa famille qu'elle laisse derrière elle.

J'ai trouvé cette biographie très bien réalisée et très agréable à lire. David Cecil s'est attaché à y transcrire avec respect de façon chronologique tous les éléments portés à sa connaissance sur Jane Austen et son entourage. Ainsi, il nous permet de vraiment comprendre et pouvoir imaginer le milieu social dans lequel elle évoluait et le contexte familial qui était le sien. Sa jeunesse fut très heureuse au milieu d'une grande et belle famille dont les membres se sont soutenus tout au long de leur vie. Ils comptaient vraiment beaucoup les uns pour les autres et s'entraidaient dès que cela était nécessaire. C'est une famille dans laquelle l'humour avait une place prépondérante tout comme la culture (littérature, théâtre, musique...) dans une ambiance agréable et légère. Même s'il n'était pas dans leurs habitudes de s'épancher sur leurs sentiments, on imagine très bien qu'il y avait beaucoup d'affection et d'attention les uns pour les autres.  L'auteur écrit : "La personnalité collective des Austen associait des qualités que l'on rencontre rarement ensemble. Elle était à la fois affectueuse et peu sentimentale, dotée d'un esprit satirique mais aussi d'un caractère facile."
On apprend beaucoup de choses sur tout ce que faisait Jane Austen au quotidien à différentes périodes de sa vie, les amies et compagnies qu'elle a pu avoir, très variées parfois, l'affection que lui portait sa famille et le plaisir que prenait ses neveux et nièces à la visiter régulièrement. Elle plaisait incontestablement aussi bien aux enfants qu'aux adolescents.  Jane est décrite comme jolie, pétillante, pleine d'esprit, peu sentimentale, préférant la lucidité et l'humour. Sa grande passion était d'observer la nature humaine et s'en amuser.

Il ressort de cette lecture le sentiment que Jane aimait énormément la vie et savait se satisfaire avec gratitude de ce qu'elle lui apportait à chaque période de sa vie. Elle savait profiter de ce que la vie lui offrait de bon, s'occupant peu du reste. On peut lire à ce sujet : "La conception de l'existence qui caractérise son oeuvre est directement liée à sa personne et à son histoire. Elle est née avec une intelligence vigoureuse et perspicace qui semblent l'avoir empêchée de nourrir la moindre illusion sur la nature humaine, mais elle a également reçu en partage un tempérament optimiste et un coeur débordant d'affection, et elle a grandi dans un foyer heureux, entourée par une famille pleine d'énergie, aimante et unie. Par conséquent, et en dépit du fait qu'à l'âge de trente-quatre ans elle a connu sa part des ennuis liés à la condition humaine, elle ne s'est jamais brouillée avec la vie. Cette assurance lui a permis d'associer dans son art comme dans son existence un solide réalisme empreint d'ironie et une foi indéfectible mais rationnelle dans la possibilité du bonheur humain."

J'en viens maintenant à un sujet que je ne m'attendais pas à trouver dans cette biographie, croyant il y a quelques semaines qu'il s'agissait d'une découverte récente. Je veux parler des faux actes de mariage qui ont ait l'objet d'un précédent article sur le blog. Voici ce que dit David Cecil à ce propos : " Georges Austen prit l'habitude de l'embaucher pour consigner certains actes dans le registre de la paroisse - entre autres les actes de mariage. Des spécimens étaient fournis aux futurs époux afin de leur permettre de savoir où inscrire leurs noms. Pour donner un tour divertissant à l'exercice, Jane écrivait son propre nom comme modèle, l'unissant sur le papier à celui d'un conjoint, personnage fictif dont elle inventait l'identité. On peut toujours consulter ces pages dans le registre : à une occasion, elle nomme son fiancé Edmund Arthur William Mortimer, de Liverpool, et à une autre, avec moins de panache, elle l'appelle Jack Smith, un vagabond sans domicile, apparemment, car il n'est fait mention d'aucun lieu de résidence. George Austen permit que ces écrits fussent conservés dans le registre. Manifestement, il ne voyait pas d'objection à ce qu'on plaisantât un peu à l'église." Finalement, il semblait que c'était un jeu pour Jane et que son père non seulement en était tout à fait informé, mais trouvait lui-même sans doute cela amusant.

La vraie nouveauté pour moi dans cette biographie c'est cette information dont j'ignorais tout jusqu'à présent sur une histoire de coeur de Jane, peut-être même sa plus grand réelle histoire d'amour bien qu'elle fut très brève. Pour tout vous dire si Jane a eu un gros béguin pour Tom Lefroy, ce n'est peut-être pas lui qui a éveillé en elle son plus grand amour pour un homme. C'est l'impression que m'a laissé les dires de l'auteur concernant ce sujet. Bien sûr, Jane a beaucoup souffert que sa relation avec Tom n'ait pu se poursuivre. Cela semble une certitude, car on apprend qu'il lui était très difficile d'entendre Mrs Lefroy, une de ses plus grande et chère amie qui vivait dans son voisinage, la tante de Tom, évoquer son neveu dans les conversations après leur séparation.  Mais selon le biographe, il apparaît qu'elle rencontra durant l'été 1801, alors qu'elle était âgée de 25 ans, un autre homme dont on ignore le nom lors d'un séjour en vacances avec Cassandra dans la station balnéaire de Sidmouth. On peut lire ceci : " Leur séjour dans cette station balnéaire fut marqué par un événement d'une importance extrême, voire cruciale, dans l'histoire de Jane. En grande partie pour cette raison, c'est un fait dont nous ne savons presque rien, à part ce que nous apprennent les quelques brèves allusions qu'y fit Cassandra vers la fin de sa vie à ses neveux et nièces. Même ces allusions telles qu'elles ont été transmises à la postérité ne concordent pas tout à fait. La seule chose dot on peut être à peu près certain est qu'à Sidmouth Jane Austen rencontra un jeune gentleman qui paraissait extrêmement attiré par sa personne. On ignore son nom et sa profession, bien qu'un témoignage suggère qu'il s'agissait d'un ecclésiastique. Nous pouvons affirmer qu'il était beau, intelligent et doté d'un charme peu commun; à tel point que Cassandra, qui ne faisait presque jamais de compliments, parla de lui en termes très élogieux et  alla jusqu'à le juger digne de sa soeur. Jane partageait cet avis. Cassandra estimait qu'ils étaient l'un et l'autre très amoureux. Mais avant que cet amour se fût officiellement déclaré et alors qu'ils ne se connaissaient que depuis deux ou trois semaines, le jeune homme fut contraint par un engagement qu'il ne pouvait rompre de quitter Sidmouth. Il fut entendu qu'il reviendrait sans délai retrouver les Austen. Cassandra ne doutait pas qu'il tiendrait parole, ferait alors état de ses intentions et que Jane leur réserverait un accueil favorable. Il prit congé. La seule nouvelle qu'elles reçurent de lui, annoncée dans une lettre de son frère, fut celle de sa mort soudaine. L'histoire s'arrête là. On ne dispose plus  d'aucune lettre de Jane écrite au cours des mois suivants; s'il y en a eut, à n'en pas douter Cassandra les détruisit." Le biographe pense que Jane éprouva un grand chagrin suite à la disparition soudaine d'un amour qui semblait très prometteur et que c'est ce qu'elle formulerait de manière poignante dans Persuasion avec ces mots, à savoir que les femmes ont une regrettable capacité à continuer d'aimer contre tout espoir.

Je terminerai sur une note plus gaie avec cet avis du biographe qui trouve que sans aucun doute le personnage de Elizabeth Bennet nous rapproche le plus de celle qu'était Jane Austen dans le privé.
Dans Orgueil et préjugés, on lit ceci :
" - Assurément, répondit Elizabeth, de telles personnes existent, mais j'espère ne pas être de celles-là. J'espère que je ne tourne jamais en ridicule la sagesse et la noblesse d'âme. La folie et la bêtise, les caprices et les incohérences,, volà ce qui m'amuse, je l'avoue, et j'en ris dès que l'occasion se présente."
Le biographe commente ainsi : "Hors contexte, ces paroles pourraient servir de devises à Jane Austen. Comme Elizabeth, elle espérait ne tourner en ridicule ni la sagesse ni la noblesse d'âme. Mais la folie et la bêtise humaine ne manquaient jamais de l'amuser et - comme Elizabeth à nouveau - elle en riait dès que l'occasion se présentait."

Le portrait de Jane Austen est une biographie très intéressante et respectueuse de la vie et l'oeuvre de l'autrice qui se lit un peu comme un roman et qui nous plonge avec plaisir dans le monde dans lequel elle évoluait . Sont évoqués la société, son entourage, sa personnalité, son quotidien, ses passions... dans la mesure de ce qui a pu être connu d'elle. Cela m'a permis de mieux la connaître et l'imaginer dans sa vie ordinaire d'où a pu surgir le génie dans les romans que nous lui connaissons aujourd'hui. Je vous le conseille volontiers si vous souhaitez connaître tout ce que l'on sait à peu prêt à ce jour sur Jane Austen  !
 

J'ai passé une très agréable soirée, cependant, bien que tu n'y puisses découvrir aucune raison ; c'est que je ne pense pas nécessaire d'attendre, pour goûter aux satisfactions de la vie, d'avoir une bonne raison de le faire.

Chaque fois que son imagination commençait à travailler, un sourire se dessinait sur ses lèvres - et il ne la quittait jamais très longtemps. Ce sourire est la signature littéraire qui met un point final à chaque livre.

Rares et particulièrement satisfaisantes sont les sociétés qui réussissent, même de façon discontinue et imparfaite, à allier le bon sens, les bonnes manières, une intelligence cultivée, une piété tempérée par la raison et un solide sens de l'humour.
Une telle société convenait parfaitement à Jane Austen.

Publié dans Jane Austen

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Alice 14/06/2017 11:43

J'ai beaucoup aimé cette biographie même si j'ai trouvé que l'auteur idolâtrait un peu trop Jane et toute sa famille.
Pour les certificats de mariage, j'ai eu envie de hurler il y a quelques semaines quand l'article est sorti et que tous les sites l'ont repris en copié collé mais je me suis dit que j'allais encore passer pour une râleuse !!! Lol !

LadyRomance 15/06/2017 10:03

Il est vrai Alice que l'auteur semble vouloir exprimer une forte admiration pour Jane Austen. Je crois qu'en écrivant cette biographie, il souhaitait fortement lui rendre honneur. Je n'ai pas bien compris la nouveauté récente qu'il y avait eu au sujet des certificats de mariage. Je suppose que la découverte était celle d'avoir trouver les documents en question autres que ceux déjà connus. Je ne sais pas, j'ai pas bien compris cet événement nouveau alors que cela semblait déjà connu... ou peut-être en partie seulement !!!???

Suzy Bess 18/05/2017 11:37

Magnifique billet chère Lady ! Cette biographie a l'air extrêmement intéressante et il ne fait aucun doute qu'il va falloir que je me la procure ! :D J'ai eu les larmes aux yeux à l'évocation de l'amour perdu de Jane Austen. :( J'avais entendu parler de cette histoire, je ne savais par contre pas que le mystérieux jeune homme était soudainement décédé.

LadyRomance 23/05/2017 12:20

C'est mon problème avec Jane Austen.Elle m'émeut énormément de par sa vie, ses amours avortés et sa mort prématurée !!! Je ne m'y fait pas ! Heureusement qu'elle nous a laissé ses oeuvres ! Merci Suzy pour ton mot !

Megan 29/04/2017 18:03

Merci pour cet article! Très intéressant!

Megan
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