Les trois soeurs, May Sinclair

Publié le par LadyRomance

Publié le 3 avril 2019 chez Archipoche, 354 pages, 7.95 euros.

Thèmes : Haute-Lande - Début XXè siècle - Pasteur - Trois sœurs - Puritanisme - Frustrations - Passions - Sensualité - Maladie - Amour...

Mary, Gwenda et Alice sont les filles de James Cartaret, pasteur du village de Garth, dans le High Moor. Ce père rigide et macho leur impose une discipline de fer. Les trois soeurs étouffent sous cette chape puritaine, génératrice de frustrations. Quand le docteur Stephen Rowcliffe s'installe en ville, il apparaît comme la lueur d'espoir qui pourrait sortir les jeunes femmes de leur torpeur.
Cet homme expérimenté éveille en elles une passion trop longtemps étouffée, qui surgit comme la révolte d'une sensualité bridée par la morale religieuse et sociale. Alice, surtout, la plus jeune, semble incapable de résister aux tourments de sa chair. Sa souffrance est si vive qu'elle tombe gravement malade et que l'on doit appeler à son chevet... le Dr Rowcliffe. Mais celui-ci tombe amoureux de Gwenda au premier regard.
Tandis que Mary, la plus sage, attend son heure...

Si ces trois sœurs ne sont pas sans rappeler le trio Brontë, il s'agit avant tout pour May Sinclair d'écrire "une tragédie d'une beauté spéciale s'inspirant de leur solitude et de leur désolation morale" (Edmond Jaloux). Avec pudeur et mélancolie, la romancière décrit l'ennui patent de jeunes femmes soumises au joug masculin, mais dont l'esprit brûle de désirs et de rêves.

mon avis

Les trois sœurs est un classique du début du XXème siècle que je suis ravie d'avoir découvert. Il est évident que May Sinclair, autrice de talent que je ne connaissais pas, s'est inspirée du courant de la psychanalyse de l'époque pour l'écrire. Elle explore les mobiles inconscients du comportement humain et la sublimation du désir.
L'autrice venait de se consacrer à une étude pointilleuse des sœurs Brontë dont elle s'est également inspirée pour les personnages principaux du roman. Ainsi, on retrouve trois sœurs de 23 à 27 ans (Alice, Gwenda et Mary) dont le père, James Carteret, est un vicaire despotique venu les "cloisonner" dans un petit village de la Haute-Lande anglaise. Le cadre idéal pour mettre en scène les frustrations des membres de cette famille et de leur entourage dans le contexte puritain de la société victorien. A commencer par le vicaire lui-même dont la troisième femme s'est enfuie. Il ne veut pas divorcer car sa qualité d'ecclésiastique le lui défend. Condamner au célibat car sinon il serait infidèle, il vit un véritable supplice qu'il fait peser sur ses filles. Ainsi, chacune des trois femmes appréhendent une interdiction latente de se marier selon son caractère et la capacité à défier cet homme rigide. Car lorsque débarque dans la paroisse le jeune et beau docteur Rowcliffe, celui-ci apparaît comme le sauveur qui pourrait bien les sortir de leur désolation déclenchant une passion décuplée par une sensualité bridée.
Le déroulement de l'intrigue m'a étonnée et surprise plus d'une fois car le récit se veut réaliste et motivé par la psychologie des personnages. Je n'ai pas toujours totalement adhéré à la tournure des événements mais cela m'a paru très intéressant et original. J'ai beaucoup apprécié le style avec lequel l'autrice relate ce qui se passe en chacun des personnages, les tumultes qui les agitent et l'interprétation qu'ils font de ce qui les traverse ou de ce qu'ils ressentent et la compréhension qu'ils peuvent avoir des actions ou de ce qui se passe pour les autres.
May Sinclair ne s’embarrassant pas d'appartenir à un courant littéraire quelconque écrit selon ses inspirations et ses convictions se laissant influencer volontiers par la psychanalyse. Et que pouvait mieux l'inspirer suite à ses recherches que la famille Brontë pour écrire un roman touchant et poignant sur le désir et les mystères de la psyché féminine au tournant du xxème siècle... 

Un autrice classique à découvrir si cela n'est déjà fait !

 

Le bonheur ne consiste pas dans les choses qu'on a. Il est en soi, ou il n'est pas.

Elle la détestait. Elle détestait toute la maison qui était bâtie de telle façon qu'il n'y avait pas un coin où on pouvait échapper à papa. Le bureau de papa avait une porte qui s'ouvrait sur le corridor et une autre sur la salle à manger. La fenêtre près de laquelle il s’asseyait dominait le jardin. La fenêtre de sa chambre dominait la façade : sa porte commandait l'entrée de l'escalier. Il savait tout ce que vous faisiez et tout ce que vous ne faisiez pas. Il vous entendait dans la salle à manger; il vous entendait en haut; il vous entendait monter et descendre l’escalier. Il vous entendait positivement respirer, et il savait toujours si vous étiez couchée ou non. Alice retint sa respiration, de crainte qu'il ne l'entendit à ce moment même.

La lune était cachée dans la brume là où le jour gris et la nuit blanche se confondaient. Dans le creux du vallon, sur le vert indistinct de la pente orientale des collines, les épines fleurissaient. L'air chaud ressemblait à une eau tranquille qui, vibrant invisiblement, détachait leur parfum, l'éparpillant. Et tout à coup Gwenda les distingua comme dans le lointain, où elles se dressaient dans l'enchantement d'une grande paix, d'une grande clarté et d'une beauté poignante.

Publié dans Roman historique

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